En accédant aux plus hautes fonctions de l''Etat, Nicolas Sarkozy a simplement changé de quartier. Il a délaissé l''île de la Jatte, bourgeoise mais un brin artiste avec son passé impressionniste et bluesy, abandonnant par la même occasion son voisin de palier, le comédien Jean Reno. Le voici installé avec sa famille près du bois de Boulogne, dans le quartier de l''establishment, celui où l''on compte le plus de riches au mètre carré. Un quartier dont la résidente emblématique est Liliane Bettencourt, l''actionnaire de L''Oréal, longtemps première fortune de France et devancée depuis peu par Bernard Amault. Ce faisant, le président s''est aussi rapproché géographiquement de Martin Bouygues, son ami depuis vingt-trois ans, rencontré l''année même où il a conquis la mairie.

Un quartier de grands patrons
«Neuilly est son royaume», résume Catherine Nay dans la biographie qu''elle lui a consacrée, Un pouvoir nommé désir (Grasset, 2007). C''est à partir de ce socle que le futur président atissé des liens avec les beautiful people, les milieux d''affaires et les médias indispensables à son ascension. «Parmi, ses administrés, il y avilit Martin Bonygnes, bien sûr, mais aussi, à l''époque, Bernard Arnault, François Pinault et le baron Bich, chez qui il allait parfois dîner, se souvient l''un de ses proches, Frank Tapiro, coprésident de l''agence de communication Hémisphère droit, qui vit à Neuilly depuis toujours. Pour lui, c''était l''occasion d''approcher les grands patrons.»
Avocat d''affaires (lire encadré page 60), Nicolas Sarkozy est très à l''aise avec eux, et son style leur plaît. «Il admire les gens qui réussissent et qui durent», souligne Thierry Saussez, président d''Image et Stratégie, qui l''a conseillé pendant vingt ans. «Mais attention, il était très vigilant et faisait bien la différence entre les proches et les antres», prévient Jean-Luc Fechner, son ancien chef de cabinet à la mairie.

Une concentration de médias
En 1984, quand il est élu maire de Neuilly, Nicolas Sarkozy n''est pas un homme de réseaux. «Mais il sait que la maîtrise de l''information est nécessaire à l''exercice du pouvoir, et que le rapport à la communication est capital», remarque Thierry Saussez. Or la commune qu''il vient de conquérir recèle un filon extraordinaire: à mi-distance de Paris et de la Défense, elle abrite de nombreuses agences de publicité, ainsi que des groupes de presse et d''audiovisuel comme UGC, Gaumont, Havas, Hachette Filipacchi, Sacem...
A peine élu, le jeune maire décide de devenir l''ami des médias en créant Neuilly Communication, un club très sélect, qui réunit à intervalles réguliers, autour d''un déjeuner, les PDG ou directeurs généraux des groupes de com'' de Neuilly. Il suffisait d''y penser.
«Nicolas Sarkozy avait observé les caractéristiques de sa ville et constaté qu''il y avait beaucoup d''entreprises du secteur. On parlait même d''une «Silicon Valley de la communication»», raconte Thierry Gaubert, directeur de cabinet du président des Caisses d''épargne et secrétaire général de Neuilly Communication depuis sa création.
«C''était le moment opportun. Il y a eu les radios libres, la création de Canal+ et M6, la privatisation de TFI, la loi Evin sur la publicité... Autant de dianaem.ents radicaux qui ont alimenté nos débats.» Nicolas Sarkozy a fréquenté assidûment ce petit club, puis ses visites se sont progressivement espacées quand il en a eu moins besoin.
Mais la structure fonctionne toujours. Récemment, Alain de Pouzilhac est venu y présenter la chaîne France 24, et Vincent Bolloré - le fameux homme au yacht -, sa stratégie dans les médias. Parmi les membres de Neuilly Communication figurent encore des personnalités en vue, comme Claude Douce (McCann Erikson), Guy Verrecchia (UGC), Nicolas de Tavernost (M 6, actuel président de l''association). Ou encore Jean-Claude Decaux et son fils Jean-Charles, tous deux 100% neuilléens puisqu''ils habitent la commune et y possèdent leur siège social. Ainsi que Nicolas Bazire (groupe Arnault), très proche de Nicolas Sarkozy. Cet ancien de chez Rothschild, parfaitement introduit dans les milieux d''affaires, devrait jouer un rôle essentiel dans le dispositif du nouveau président. Les «deux Nicolas», comme on les appelait alors, sont devenus inséparables lors du gouvernement d''Edouard Balladur (1993-1995) auquel ils ont participé, l''un en tant que directeur de cabinet, l''autre comme ministre du Budget. Pour le maire de Neuilly, il y a un «avant» et un «après».

L''homme à connaître
«Jusqu''à cette époque, on voyait assez peu de patrons dans son intimité familiale, raconte Thierry Saussez. Il y avait Martin Bouygues et Bernard Amault, chez qui il allait parfois en week-end.» Tous deux seront témoins de son mariage avec Cécilia en 1996. Nicolas Sarkozy voyait aussi Jean Drucker, le président de M 6, avec qui il faisait du jogging, Jean-Claude Decaux, son compagnon de vélo, Jacques Séguéla, ou encore Jean-Dominique Comolli, président de la Seita (devenu Altadis), issu des cabinets de gauche, qui lui envoyait régulièrement des cigares. Soudain, tout s''accélère. «Le réseau de Nicolas Sarkozy a pris de l''ampleur avec son passage au ministère du Budget», témoigne Alexandre de Juniac, directeur de branche au groupe Thaïes, qui fut l''un de ses conseillers à Bercy, et neuilléen de souche. «C''est un type jeune, séduisant, qui réussit. On se précipite chez lui. On veut connaître Nicolas Sarkozy», se souvient un ancien collaborateur de Jean-Luc Lagardère.
En 1993, le patron de Matra et de Hachette Filipacchi invite le ministre et Nicolas Bazire à un week-end en Normandie pour se détendre, discuter et monter à cheval, en compagnie de son fils Arnaud que Nicolas rencontre alors pour la première fois. Pour lui, désormais, les plus grands noms du monde des affaires répondent présent. Même pendant sa «traversée du désert». «Je me souviens d''un forum, des filières post-bac que nous avions organisé fin 1996 ou début 1997 au théâtre de Neuilly, raconte Arnaud Teullé, adjoint au maire et conseiller du président de la République. Une rencontre avec des cliefs d''entreprise était prévue. Les lycéens ont eu pour interlocuteurs Pierre Bellon, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère et Nicolas de Tavernost!»

Le maire, ce héros
Le 13 mai 1993, la coqueluche de Neuilly devient son héros. Nicolas Sarkozy est à son ministère quand on l''informe d''une prise d''otages dans une école maternelle de Neuilly, où un forcené qui se fait appeler «Human Bomb» retient une vingtaine d''enfants. Il se rend à l''école, réussit à en sortir certains. Mais il ne parvient pas à négocier la reddition de «HB», qui sera abattu par le Raid au petit matin. Dans le quartier huppé de Neuilly dont dépend l''école Charcot, qui est le sien désonnais, personne n''a oublié son acte de bravoure.

Maître Sarkozy a su se créer une belle clientèle
Les relations du maire de Neuilly l''ont-elles aidé à développer ses activités d''avocat? Maître Claude, son associé au sein du cabinet Arnaud Claude Nicolas Sarkozy, a l''habitude de ce genre de question. «les relations, c''est la seule façon, pour un avocat, de développer sa clientèle, explique-t-il avec un sourire. Encore faut-il que le cabinet soit à la hauteur de la demande.» Les deux associés se sont connus en 1982, au cabinet de maître Danet, avant de créer leur propre structure en 1987. Depuis le décès de leur autre partenaire, Michel Leibovici, ils n''ont pas voulu prendre de nouvel associé - trop risqué, compte tenu de la carrière politique de Nicolas Sarkozy. Avec une vingtaine de collaborateurs, dont une douzaine d''avocats, et une belle adresse boulevard Malesherbes, à Paris, le cabinet est surtout spécialisé dans l''immobilier et le contentieux en droit des affaires. Ses clients réguliers? Dassault, Toyota France, LVMH, Nexity, ou encore Generali - «qui nous a fait confiance grâce à Nicolas: c''est lui qui a eu le premier contact» , précise maître Claude. «Excellent négociateur», le président de la République a émment mis son activité d''avocat entre parenthèses, comme il l''avait déjà fait quand il était ministre. Mais il conserve 50% des parts du cabinet d''avocats, sur lequel son nom continuera à figurer.

 

 

Anne-Marie Rocco - www.challenges.fr